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Une pincée de Pollen d'Aster...! (ou Courir Ailleurs 4.0)

Dernière mise à jour : 25 mars

Frontera


C’est seulement à ce moment, au moment de capturer cette image, que j’ai réalisé ou je venais de mettre les pieds. C’était pourtant un lieu connu de ma jeunesse. Lieu où j’avais déjà passé du temps, où j’avais vu des choses, ressenti des choses, lieu où j’avais des souvenirs. C’est pourtant à ce moment précis que j’ai redécouvert cet endroit avec mes yeux d’adultes, mes yeux de grande personne, d’homme. Ces yeux qui ont vu tant de choses depuis toutes ces années. Un esprit différent, dans un corps différent.


À l’époque où j’y suis venu adolescent et jeune adulte, tout était différent, j’étais différent, évidemment. Comme quoi les choses changent, comme on dit, mais pas tant que les humains eux-mêmes. J’avais donc déjà traversé ces montagnes grandioses, un souvenir enfoui, comme dans une autre vie. J’avais déjà aimé cet endroit, jadis. Mon histoire familiale avait, elle aussi, déjà eu le coup de foudre pour cette portion du monde. Impossible pour moi à ce moment de ne pas y penser, ne pas penser à mamie. Ma mamie. Celle qui partait de Saint-Jean-de-Luz au Pays Basque pour aller à Llansa sur la Costa Brava dans un sens, puis dans l’autre pour relier ses deux humbles demeures par un fil d’Or torsadés. Traverser entièrement les Pyrénées dans son l’Opel blanche à transmission manuelle. Ma mamie qui aimait tant conduire. Cette mamie qui avant de partir sur les grandes routes incurvées et vallonées, prenait grand soin de bien enfoncer sa caquette de pilote de course. Casquette à palette courte noire, puis au tissu carrelé noir et blanc, comme le drapeau à damier des grands circuits de Formule 1. Bien ajuster ses gants en cuir brun, ouvert sur le dos de la main, maintenu sur par une sangle au poignet, comme une véritable Marlene Dietrich au volant de sa Cadillac Celebrity 1935.


C’est donc seulement à ce moment que j’ai réalisé que je ne venais pas d’arriver, mais bien que j’étais de retour. De retour dans ces montagnes de souvenirs, de retour avec un regard différent, celui d’un homme mûr, celui d’un homme devenu depuis tout ce temps, un simple coureur de sentier, un humble grimpeur de montagne.



J’ai donc dû atterrir dans la ville natale de mamie. Toulouse, la ville rose. Pour prendre un bus en direction d’Andorra-La-Vella (Andorre-La-Vieille). Toulouse que j’ai eu la chance de côtoyer à plusieurs reprises dans les dernières décennies. Ville avec laquelle j’aurais toujours un lien unique. Évidemment à cause des liens de sang, à cause de notre histoire commune. Nos liens, nos racines. Mais Toulouse ayant été également le point d’atterrissage de ma mère en 1962, une fois arrachée à son Algérie natale, adolescence déchirée. Puis son point de départ irréversible de cette vieille Europe pour le nouveau continent quelques années plus tard.

 

C’est la tête appuyée à la fenêtre du bus que j’ai vu le paysage changer de relief rapidement une fois passé cette ville de « Foix ». C’est alors que les sommets ont commencé à se présenter à moi. Bien sûr, je me souvenais de ces montagnes, de ces cols, de ces pics, de l’altitude. Mais depuis tout ce temps passé depuis l’époque où j’étais jeune adolescent insouciant, innocent et puis jeune adulte incontrôlable et assoiffé de liberté infinie. Me voilà donc de retour, adulte quasi sage et maintenant chasseur de sommets, cavaleur de sentiers, chercheur d’altitude, dévoreur de kilomètres. C’est alors avec un œil complètement différent que ce paysage c’est ouvert à moi. Comme si aujourd’hui, je pouvais voir ce même paysage directement avec les lignes courbes et répétitives d’une carte topographique à échelle réelle par la fenêtre de ce même bus.

 


Chacune des journées de ce périple aura été pour moi une nouvelle aventure, littéralement. Chaque matin une nouvelle direction. Une nouvelle ascension. Un nouveau tracé. Un nouveau point de vue. De nouvelles rencontres. Une nouvelle histoire. Quotidiennement, durant les longues soirées, nuits de travail, j’élaborais mes plans pour le lendemain. Tracer des lignes imaginaires sur une carte topographique un soir, et les rendre plus que réel le lendemain. Puis retourner travailler comme si de rien n’était. Comme si j’avais simplement pris une marche de santé au village, alors que dans cette même journée, j’avais découvert une fermette isolée où le silence est un mode de vie, discuté avec un chien berger d’environ cent huit ans, surnommé Nachos, que j’avais croisé un troupeau de vache caramel au lait, plongé ma tête entière dans une source d’eau aussi froide que mes ruisseaux Abitibien, côtoyé un groupe de chevaux digne de l’Histoire Sans Fin, avec des sabots gros comme ma tête, louvoyé dans des sentiers qui n’en étaient plus depuis si longtemps, gravis des centaines de mètres de dénivelés positif par la force de mes jambes, que j’avais vu des points de vues que des gens ne verront jamais de leur vivant. Et puis tout simplement redescendre chez les Moldus (Moldu : Humain qui ne court pas en montagne), à la hauteur de la ville, comme on sort d’un rêve le matin. Revenir à cette vie réelle. En ouvrant les yeux, puis en les refermant en espérant y replonger. Replonger dans ce rêve au-dessus des nuages. Tout reprendre du même endroit. Dans le même lieu et surtout dans les mêmes sensations.

 


J’ai découvert un matin par accident un fameux sentier nommé « Pratt Primer ». Sur le versant que parcourt cet itinéraire forestier au relief doux, coulent les rivières de la Comella, de Forn. Et en se frayant un passage dans une fantastique vallée glaciaire, celle de Prat Primer. Tous ces cours fluviaux font partis du bassin du Gran Valira. À chaque regard derrière moi, j’ai pu constater l’immensité des lieux que je gravissais. C’est un constat frappant pour un coureur de forêt Boréale comme moi, celui d’être en permanence à découvert au lieu de m’enfoncer dans nos sentiers forestiers qui ressemblent plus à des corridors souterrains sans lumière qu’à des chemins d’ascensions qui eux mènent directement aux nuages. Pour finalement, au zénith d’une journée toute simple, rallier le « Refugi Pratt Primer » à 2235 mètres d’altitude.



J’étais comme un enfant au terrain de jeux. Je volais vers les sommets. Une pincée de pollen de fleur d’Aster et une pensée heureuse, et hop, toujours plus haut et plus loin. J’ai réalisé durant cette période que j’étais peut-être, que j’avais peut-être toujours été un de ces garçons qui n’a jamais voulu grandir, un des « Enfants Perdus » comme dans le roman de J.M.Barrie. Puisque même devenu adulte à ma grande surprise, ce voyage m’a bien confirmé que je me souvenais toujours comment voler. Voler comme « Peter Pan » au-dessus des vallées, au-dessus des refuges, au-dessus des pierriers gigantesques, au-dessus de ses champs inclinés peuplés de vaches, de chamois, de moutons et d’Aster violette qui occupent ces montagnes vertigineuses que sont les Pyrénées.



Monter de plus en plus haut, au fur et à mesure que ton corps s’adapte à ton nouvel environnement. Jour après jour. Gagner en vitesse, en force. Sentir ce corps s’adapter à cette nouvelle réalité qu’est l’altitude, qu’est le manque d’oxygène. Sentir tes fréquences cardiaques reprendre enfin des rythmes normaux plutôt qu’une ligne de percussion d’une pièce de « Raimstein ». Découvrir des villages cachés, quasi agrippés aux parois rocheuses, des villages suspendus dans le vide autant que dans le temps.

 


Rejoindre finalement le « Pic Negre de Claror » à 2642 mètres d’altitude. Avec toujours cette sensation enivrante de courir sur le toit du monde. Puis pouvoir me tenir debout, sur la pointe de pieds, essayant d’attraper le ciel à l’endroit exact ou quelques minutes plus tôt se tenait un Gypaète Barbu. Le plus grand rapace d’Europe. Reconnaissable à son plumage rouille orangé. Alors que j’étais à quelques dizaines de mètres en contrebas, avant de rallier ce pic, j’avais bien cru apercevoir un autre humain d’environ un mètre cinquante, le premier de cette mémorable journée. Juché sur ce promontoire que je m’étais déjà promis d’atteindre. Pour subitement voir ce même personnage se laisser tomber dans le vide en ouvrant ses trois mètres d’envergure d’ailes, et se laisser planer majestueusement vers le bas du gouffre.

 


Parcourir cette ligne qui sert de sentier, cette même ligne tracée volontairement par le temps, par les passages, par l’usure. Suivre ce tout petit tracé dans cette immensité. Cette cicatrice laissée par l’homme, laissée par le désir énorme de l’humain de côtoyer les éléments qui l’entourent. De faire un avec tout ce qui est plus grand que nous. Être un simple électron libre de plus ou de moins dans de ce gigantesque univers.

 


Durant cette période, j’ai volé dans toutes les directions de la rose des vents, sud, est, ouest, nord. Partout où je pouvais voir d’en bas une ligne tortueuse tout là-haut, dans la pierre, dans le gravier, dans l’herbe frôlant les nuages. Inévitablement, cela devenait ma mission du lendemain. Suivre un nouveau cours d’eau, pour voir toute l’histoire de la région défiler comme une ligne de vie. Un peu comme la ligne de chance que Corto Maltese n’avait pas dans sa main gauche à la naissance, ligne de chance qu’il s’est lui-même tracé à ses dix ans, avec le rasoir de son père. Ce qui toute sa vie lui aura procuré une chance plutôt incroyable.

 

Noir clair. « Negre del Claror ». C’est bel et bien le nom de cette roche sombre qui inspire le respect. Rien ne pousse. Ici ne vit que la beauté simple et rude. Seulement ce noir absolu, partout, tout autour. C’est tout simplement surréaliste. Malheureusement l’appareil photo absorbe cette immensité, le sentiment de vide à coté de mon corps, le sentiment de hauteur incalculable. Dans ce décor, je me sentais alors aussi petit qu’un seul pixel de cette même image.

 


Puis de revenir sur terre, de retour au niveau de la vie. Arpenter tous les villages à la recherche d’un trésor photographique caché. Un cours d’eau, une cabane, un ponceau. Tout y est construit de cette pierre brunâtre typique à cette région des Pyrénées. Les maisons, les ponts, les hôtels, les places publiques… Tout.

 


Aller encore plus loin, encore plus haut, voler toujours plus longtemps. Le matin, au réveil, j’avais pris l’habitude de bien analyser les conditions météo en altitude. Parce que dans ces hauteurs on ne rigole pas avec le temps. Quand le mauvais temps se lève, il vaut mieux être en route vers le bas que vers le haut. Ou encore pire, être surpris à courir de sommet en sommet par les crêtes, totalement exposées à la violence des éléments.

 


Ce matin-là, je savais qu’un orage était prévu au-dessus de 2000 mètres en milieu d’après-midi. J’avais donc prévu un parcours qui me permettrais d’être sur mon itinéraire de retour en basse altitude au moment où la bête devait se déclarer. Une ascension incroyable. Magnifique. Majestueuse, la montagne à son état sauvage, à son paroxysme. C’était un parcours de plus de 35 kilomètres. Et la beauté de tout cela a bien finit par me retarder dans mon ascension, une baignade ici, des fleurs là, des animaux ici, de l’eau fraiche à boire là etc… Pour finalement émerger au « Tossa Plana de Lles » à tout près de 3000 mètres d’altitude avec une émotion toute simple, mais tellement grandiose et fébrile. Cette émotion d’avoir encore une fois accompli quelque chose, de tout petit, mais un quelque chose qui résonne en soi. Quelque chose qui laissera un écho perpétuel quelque part dans le subconscient.

 


Mais ce que cette photo ne raconte pas, est que derrière l’appareil photo, en face de moi, tout était noir. Des nuages sombres comme la pierre « Negre del Claror », « Noir Clair ». J’ai vu les éclairs éclatés à l’intérieur des nuages eux même, puisque que je me tenais sur ce sommet à la même hauteur que ces formations gazeuses, d’égal à égal. J’ai alors regardé ma montre, et réalisé à quel point j’avais perdu un temps fou avec ces sections ascensionnelles tellement abruptes que je devais grimper à la force des jambes et des bras, plutôt en mode escalade qu’en mode course en montagne. Il était alors 15h. Heure exacte à laquelle la météo annonçait cet orage en altitude. J’étais donc en mauvaise posture, complètement à découvert. À ce moment, si je rebroussais chemin, je mettrais un temps fou à tout regrimper à l’envers. J’étais à la mi-parcours, il n’y avait aucun réel raccourci connu, du moins pas sur mes cartes. J’ai donc décidé de continuer droit devant en espérant trouver un endroit pour redescendre au plus tôt. Mais en fait, tout c’est compliqué d’un coup. Le soleil disparu d’un coup. Je me suis retrouvé face à une arrête rocheuse extrêmement pointue d’un coup, que je devais escalader pour traverser. Mais escalader comme dans « J’aurais besoin d’une corde, d’un piolet, d’un casque, d’un harnais… et probablement d’un équipier ». Je m’y suis quand même attaqué. Pour me rendre rapidement compte que d’un côté comme de l’autre, la moindre chute pourrait, sans exagérer me coûter très chère, peut-être même le coût d’une vie. De chaque côté de mon corps, il existait la possibilité d’une chute de plusieurs centaines de mètres. Il faisait sombre, et pourtant nous étions en plein après-midi d’été. Aucune photo à l’appui, c’est bien vous dire que le moment n’était pas à la rigolade et à l’exaltation. Le tonnerre me semblait éclater de si près. Je me suis donc arrêté un instant, pour réfléchir à mes options. J’avais bien croisé un refuge quelques kilomètres plutôt, mais cela impliquait de courir vers le mauvais temps et de tout re-escalader dans l’autre sens. Continuer sur mon parcours, avec aucune idée de ce qui m’attendait plus loin, et devoir passer ce passage d’escalade complétement débile. Descendre à droite, impossible, à moins de réellement voler, simplement du vide. Descendre à gauche dans un pierrier quasi verticale. Avec des pierres grandes comme moi, qui ont été simplement broyées par le mouvement des plaques tectoniques il y a des millions d’années et déposées là comme de simples miettes. Cela me semblait un peu risqué comme descente, mais à choisir le moins pire, c’était par là qu’était ma sortie. C’est à ce moment que j’ai réalisé que Peter Pan n’était que dans ma tête, et que même avec toutes mes pensées heureuses et une remorque entière de pollen d’Aster, je n’arriverais pas à voler jusqu’à la base de la montagne. J’ai alors commencé cette longue et ardue descente, où il n’existait plus aucun sentier. Rien. Même pas une trace humaine. Là où un mauvais mouvement vous fracture une jambe en trois pièces, ou vous fracture le crâne en deux morceaux. Je glissais, me rattrapais, reglissais, me rattrapais encore. Les bâtons à un moment efficaces, devenait un handicap au pas suivant. Je me disais quand même que tout ça restait tellement beau. Même dans un moment comme celui-ci, la beauté ne cesse d’émouvoir. Il doit me manquer un boulon quelque part, puisque c’est dans des situations comme celle-ci que je me sens le plus en phase avec tout. Le plus à l’écoute de tout. Je me rassurais en me disant que quand je serai sorti de cette situation, cela me fera encore un truc incroyable de plus à raconter.



Le temps me paraissait aller très vite et très lentement à la fois. J’avais l’impression de mettre une éternité à descendre ce pierrier, et cet orage me semblait voyager vers moi beaucoup trop rapidement. Évidemment sans sentier d’aucune sorte ma progression n’était pas aussi fluide que je l'aurais voulue. En regardant vers le bas, j’ai alors aperçu un ruisseau, à bonne distance, au loin. On m’a appris très jeune que l’eau avait plusieurs facultés évidentes. Dont celle d’être toujours à niveau sur un plan d’eau calme, et celle de toujours suivre la route de la gravité. Ce ruisseau ne pouvait donc, que descendre vers le bas de la montagne. Le voilà mon sentier de descente, sentier qui n’est toujours pas un sentier. Mais au moins j’avais une direction, et une bonne direction, vers le bas, vers les abris naturels.

 


Une fois le pierrier passé, j’ai réussi à reprendre ma foulée de course. Pas aussi rapide que je le voudrais, puisque le terrain restait très accidenté. Régulièrement ce qui semblait être une portion d’herbes des champs défonçait sous mon poids, enfonçant mes jambes jusqu’au genou, avec le pied dans l’eau vive. Exactement comme quand je m’entête à courir dans les sentiers encore enneigés au printemps, et que la neige et la glace cèdent sous mon poids. J’essaie de minimiser les risques de blessures, puisque qu’à l’altitude où je me trouve et l’absence totale de rencontres humaines, une blessure pourrait tellement compliquer ma descente encore un peu plus. J’étudiais encore un peu la carte, je savais que je pouvais rallier un véritable sentier très bientôt.

 


L’orage tambourinait le rythme dans mon dos, mais déjà j’avais retrouvé des arbres, plus grands que moi. Je n’étais plus complètement exposé, comme je l’étais sur cette haute crête. La pluie est arrivée d’un coup. Faible, puis rapidement plus forte, puis puissamment. J’ai fini par rallier ce fameux sentier, qui après tout ceci me paraissait être roulant comme le « Métropolitain » la nuit. Je filais alors pleine balle vers le bas. C’était la course contre la montre, contre l’orage. J’ai alors doublé un homme, avec son grand parapluie orange et ses deux ânes chargés à bloc. Nous nous sommes salués poliment. Puis je l’ai laissé derrière avec sa démarche élastique, et ses deux compagnons quadrupèdes. L’Orage m’a finalement rattrapé. Mais cela n’avait plus d’importance, ce n’était maintenant qu’un orage, tout simplement.

 


Bref j’ai fini par rallié la ville et ce monde de Moldu, après cette course d’une trentaine de kilomètres, malgré tout. Une douche, une bière, peut-être deux. Puis un bon repas et déjà cette journée était classée dans la catégorie des bonnes histoires à raconter… Et puis, surprise, retour au boulot comme si de rien n’était…

 


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