Land's End...!
- Eric Champoux
- Feb 2
- 6 min read
Updated: 6 days ago
ARC OF ATTRITION - 163KM - D+5300m (Cornouailles, Sud-Ouest Angletere, Janvier 2026)

Un vent impétueux soufflait au croisement de la mer Celtique, de la Manche et de l’Atlantique Nord, traversant les falaises ciselées des terres de Cornouailles. Il hurlait et sifflait comme un animal nocturne, comme un prédateur dans la nuit, révélant ainsi sa présence, sa force et sa détermination à dominer ce territoire hostile. Ses sons sinueux pénétraient chaque recoin de cette côte accidentée, témoignant à chaque souffle, à chaque expiration de son pouvoir infini et de sa volonté à régner en maître sur cette côte. Ce vent bestial venu de loin, prenait la mer entière entre ses mains faites de galets robustes, pour la soulever en gerbe gris aquarelle au-dessus de sa surface et l’expédier brutalement contre la surface les rochers de granite noirs. Où chacun des lancés explosait en poussière d’eau salée et cinglante.

C’était à l'hiver de l’an de grâce 1241, et nul homme sain d’esprit n’aurait choisi de parcourir de son propre chef, cette côte sauvage du Sud-Ouest de l’Angleterre. Certainement pas par un jour de tempête pareille. Pourtant, ce jour-là, alors que la lumière du jour était à peine perceptible en raison de l’épaisseur surréaliste du ciel et de toute cette eau voyageant dans l’air mobile, on apercevait avec peine cette silhouette floue, lointaine, se détacher sur ce paysage apocalyptique : une ombre sombre comme le charbon sur un fond gris de cendre. Cette silhouette était bel et bien en mouvement, cette silhouette, ce corps incliné semblait avancer malgré tout face à la tourmente.
Cette ombre mouvante était celle de Wynloe, fils aîné d’un pêcheur de Land’s End, qui, toute sa vie, avait vécu sur cette côte austère, toute sa vie avait vécu avec les sautes d’humeur du temps. Il connaissait chacune des criques, chacun des ports, chacune des péninsules par leurs noms. Il n’avait pourtant que très rarement vu les éléments aussi déchaînés. Ses bottes et ses vêtements étaient depuis longtemps déjà saturés d’eau douce autant que salée. Depuis des heures et des heures, chacun de ses pas s’enfonçait dans cette boue orangée, dans les tourbières, dans les lichens sombres imbibés d’eau, dans les longues tranchées d’eau orange-brun. Jusqu’à la cheville, jusqu’au mollet, puis le corps entier submergé de boue à chacune de ses violentes et fréquentes chutes. À certains moments, son pied glissait, à d’autres, l’autre pied s’accrochait, puis souvent ce vent puissant arrivait à bousculer son corps robuste à côté du sentier pour le renverser sur le bas-côté comme une brise d’automne arriverait à souffler une feuille morte. Le sentier habituellement étroit et accidenté demeurait malgré tout praticable par temps normal. Aujourd’hui, il ressemblait plutôt à un long ruisseau sans fin, mêlé de profondes flaques et de pierres acérées, tout aussi trompeuses les unes que les autres. Sinuant le long de la côte jusqu’à l’extrémité du monde. La pluie tombait dans un équerrage horizontal quasi parfait, brouillant ainsi la lande, la mer, la pierre, le ciel jusqu’à anéantir totalement l’existence de l’horizon.

Trois jours plus tôt, une fièvre inconnue avait frappé son village de Land’s End. En une seule nuit, des vieillards et des enfants étaient tombés, puis des hommes courageux et solides au petit matin suivant. Un vieux sage de passage avait vaguement parlé d’une herbe rare, très rare, qui ne poussait, disait-on, que sur les hauteurs battues par le vent et l’océan sur le rocher de Tintagel Head. Elle y poussait miraculeusement entre les pierres, sans terre, à même le roc, comme déposé là, tout simplement par la mer et le vent du nord de l’autre côté des murs de Tintagel. Si cette herbe existait vraiment, elle était l’unique espoir de tout un village et de sa propre famille à lui. Alors, Wynloe avait, sans même réfléchir, pris son éternel manteau long, fait d’un vieux cuir marron et sa veste de laine grise, un couteau affûté, un grand sac en bandoulière et était parti avant l’aube, sans broncher face à l’apparition nocturne de cette tempête aux allures dantesques.
À présent, sous toute cette eau venue de la mer et du ciel, son manteau était aussi lourd qu’une armure entière. Le vent le frappait de toutes parts. Impossible d’y comprendre quoi que ce soit, comment ce vent pouvait-il souffler dans tous les sens en même temps, était-il donc plusieurs à tenter de le jeter au bas des falaises ? Plusieurs fois, il dû s’agripper, enfoncer ses doigts dans la terre humide. Sentir la boue froide glisser sous ses ongles, ses doigts accrochés aux buissons épineux, aux ronces tranchantes lacérant sa peau, pour ne pas être emporté par les vents salés. Chaque bourrasque lui coupait le souffle. Chaque bourrasque semblait se moquer de lui.

Ses réflexions étaient maintenant incisives et hachurées, tout comme ses pas. Avancer. Avancer à tout prix. Respirer et avancer. Ne pas regarder la mer, ne pas regarder la violence de l’océan en contrebas. Quitter des yeux le sentier un instant résultait toujours par une chute, souvent douloureuse. Occasionnellement du coin du regard, dans un virage, il l’apercevait, cette mer rugissante, en contrebas, immense, grise, furieuse. Les vagues grimpaient rapidement vers le ciel comme des collines mouvantes, comme des monstres mercenaires à la solde de Neptune, puis se fracassaient en un tonnerre effroyable contre la pierre. Elles lui rappelaient à chaque instant ce qui l’attendait s’il glissait, basculait, trébuchait du mauvais côté du sentier : pas une mort héroïque, mais une simple disparition, avalée, engouffrée sans trace par l’abysse liquide, dans un silence infini.

À la tombée de la nuit du jour suivant, la pluie redoubla encore. Les chemins se transformèrent en ruisseau, puis en rivière, dans les montées Wynloe devait littéralement remonter le courant des torrents, qui, eux aussi, suivait le même sentier, mais en sens inverse. Même dans cette nuit noire, en permanence, sur sa gauche, il pouvait entendre l’océan frapper, heurter, exploser contre la pierre des rythmes asymétriques d’une puissance tel qu’ils auraient invité n’importe qui à la révérence, à se soumettre. Il tomba pour une énième fois. La boue l’engloutit presque, lui colla au visage, de la boue dans les yeux, dans le nez, dans la bouche. Il tentait tant bien que mal de libérer ses yeux de cette boue orange de ces mains tout aussi boueuses, en vain. Il resta étendu un long moment. Haletant, à sentir le vent secouer son corps comme un chiffon humide. Une voix intérieure lui murmurait de rester là. De dormir. De laisser la tempête décider de la suite. Décider pour lui.

Il eut alors une pensée pour ses jeunes sœurs, couchées, consumées par une fièvre mystérieuse. Il se releva en criant et en jurant, plus de rage que de force. Mais il rassembla alors ce qui lui restait de volonté pour reprendre sa route. La nuit s’étendit, le ciel devint aussi sombre qu’il était possible de l’être, et les explosions d’eau salées, parfois illuminées par un éclair de lune lointain, continuaient de témoigner de la furie de cette tempête. Il avait alors complètement perdu la notion du temps. Il ne pouvait plus dire exactement combien de jours ou de nuits il avait enduré les assauts de cette nature déchaînée. Finalement, entre deux rideaux de pluie et un éclair violemment orange, il distingua une silhouette, celle du château de Tintagel. Il se tenait là, dressé comme des dents aiguisées, plantées sur le bord de la falaise de pierres.

Il lui fallut franchir la cour du château de pour accéder au sommet de Tintagel Head. Une presqu’île isolée au large, reliant le continent par un étroit passage de roc accidenté. Ce rocher de granite posé en pleine mer était la première protection du château contre la force de cette nature austère. Quand il atteignit le point le plus élevé, ses mains enflées par le vent et le froid tremblaient tant qu’il eut du mal à dégainer son couteau. À genoux, il fouilla dans les herbes, dans chacune des fissures, sous chacune des pierres. Jusqu’à ce qu’il sente, sous ses doigts, une plante fine, dont l’odeur était semblable à celle que le sage avait décrite.

Wynloe s’affaissa en arrière, la pluie cinglant son visage, la boue adhérant à ses cheveux, à ses jambes, à tout son corps, le petit bouquet de cette plante précieuse pressée contre sa poitrine.
Seule une lueur quasi insaisissable brillait dans ses yeux...
Une lueur que même la tempête n’arriva pas à submerger, à altérer… …Cette lueur qu’il était venu chercher.







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